Mémoire

Juifs du pape Carpentras : Nicolo-Peccavi, le premier prix Renaudot, ressuscite une mémoire provençale

2026-09-26
Juifs du pape Carpentras : Nicolo-Peccavi, le premier prix Renaudot, ressuscite une mémoire provençale

Juifs du pape Carpentras retrouve une place dans les librairies françaises. Le roman d'Armand Lunel, Nicolo-Peccavi ou l'Affaire Dreyfus à Carpentras, tout premier lauréat du prix Théophraste-Renaudot en 1926, est réédité le 24 septembre 2026 par L'éditeur à Part, dans la collection « Identités ».

La nouvelle édition compte 300 pages et s'ouvre sur une préface de Manuel Carcassonne, directeur des éditions Stock, selon la fiche du livre. Elle a été voulue par les petits-enfants de l'écrivain, rapporte ActuaLitté. À Aix-en-Provence, sa petite-fille Nadine Labory, agrégée de lettres classiques, a présenté cette réédition en avant-première le 17 septembre 2026.

1926 : le premier prix Renaudot couronne un roman juif de Provence

Le roman paraît le 2 novembre 1926 aux éditions Gallimard, dans la collection Blanche, rappelle sa notice. La même année, il reçoit le tout premier prix Théophraste-Renaudot, fondé cette année-là en complément du prix Goncourt.

Un siècle plus tard, le texte revient donc à l'occasion d'un double anniversaire : celui de sa parution et celui du prix qui l'a révélé. Tribune Juive y voit « une invitation à relire », plutôt qu'un simple hommage littéraire.

Nicolo-Peccavi : l'antisémite qui découvre son origine juive

L'intrigue se déroule à Carpentras, entre la deuxième condamnation du capitaine Dreyfus et sa grâce, soit une quinzaine de jours à peine, résume ActuaLitté.

Deux marchands de tissus s'y affrontent. L'un d'eux, Augustin Nicolo-Peccavi, est un antisémite notoire qui découvre qu'il descend lui-même d'une famille juive convertie sous l'Ancien Régime.

Selon la présentation donnée à Aix, le récit oppose Abranet, « Juif du Pape » enraciné à Carpentras, à Nicolo-Peccavi, dont l'identité incertaine se révèle au fil de l'enquête. La question posée par Lunel reste brûlante : que fait-on d'une origine qui contredit l'identité que l'on s'est construite ?

Juifs du pape Carpentras : la carrière, entre protection et contrainte

Les Juifs du pape vivaient dans le Comtat Venaissin et à Avignon, territoires cédés au Saint-Siège en 1274 et en 1348, et restés sous administration pontificale jusqu'à la Révolution française, précise leur histoire.

Avec les Juifs alsaciens, ils ont formé pendant plusieurs siècles l'une des deux seules communautés juives autorisées sur ce qui constitue aujourd'hui le territoire français, hors des frontières du royaume de France.

La protection papale avait son revers. En 1322, le pape Jean XXII expulse les Juifs d'Avignon et du Comtat et fait raser les synagogues de Bédarrides, Bollène, Carpentras, Le Thor, Malaucène, Monteux et Pernes.

Le concile d'Avignon de 1326 impose ensuite la rouelle jaune aux garçons dès quatorze ans, et un voile distinctif aux filles dès douze ans. Les communautés sont cantonnées dans des quartiers réservés, les carrières.

De ce monde, il reste des pierres. La synagogue de Carpentras, dont la construction débute en 1367, est classée monument historique depuis 1924.

Armand Lunel, fils de la Provence juive et librettiste de Milhaud

Armand Lunel naît le 9 juin 1892 à Aix-en-Provence, dans une famille juive comtadine installée en Provence depuis plusieurs générations, précise sa biographie.

Admis à l'École normale supérieure en 1911 puis à l'agrégation de philosophie en 1914, il enseigne la philosophie au lycée Albert-Ier de Monaco, où il a notamment pour élève Léo Ferré.

Proche du compositeur Darius Milhaud, il écrit pour lui plusieurs livrets. Il meurt le 3 novembre 1977 à Monaco, après avoir été nommé chevalier de la Légion d'honneur en 1947 et distingué par le Grand prix littéraire de Provence en 1963.

Une mémoire comtadine qui passe désormais par les livres

Le monde des carrières s'est dissous avec l'émancipation de 1791 et l'exode vers les grandes villes. Ce qui en subsiste tient à des lieux, à quelques objets rituels et surtout à des récits de famille.

C'est là que la réédition prend tout son sens. Une œuvre de 1926, écrite par un Aixois, portée par ses descendants, reparaît au moment où la communauté juive de France cherche ses relais de transmission.

Le site a documenté ce basculement ces dernières semaines, du ghetto de Vilnius aux carnets d'un Sonderkommando d'Auschwitz-Birkenau.

Juifs du pape Carpentras : une identité française que rien n'a effacée

Rééditer Juifs du pape Carpentras n'est pas un exercice de nostalgie régionale. C'est le rappel qu'une culture juive française autonome, ni ashkénaze ni séfarade, a tenu pendant cinq siècles dans une poignée de villes du Vaucluse.

Lunel ne raconte pas une communauté victime, il raconte une communauté enracinée. C'est précisément ce que l'histoire des Juifs de France a de plus solide, et de plus fragile.

Un siècle après, le roman conserve une portée que son époque ne pouvait pas prévoir. Une identité que l'on croit assurée peut toujours être démentie par une archive, et la disparition de Julia Wallach le 23 septembre 2026 vient rappeler qu'il reste peu de voix directes pour la transmettre.