Mémoire

Juifs d’Algérie 1942 : la citoyenneté confisquée deux fois

2026-11-06
Juifs d’Algérie 1942 : la citoyenneté confisquée deux fois

Les Juifs d’Algérie 1942 ont payé deux fois, et les actes d’un colloque viennent de le rappeler. Deux tiers des quatre cents insurgés qui ont livré Alger aux Alliés dans la nuit du 8 novembre étaient juifs, écrit l’historienne Geneviève Dermenjian. Leur citoyenneté française, confisquée par Vichy en 1940, l’a été une seconde fois en mars 1943.

Le 8 novembre 2026 marque les 84 ans de l’opération Torch. Le volume II/III des actes du colloque des Compagnons du 8 Novembre 1942 est paru le 5 novembre aux éditions du Croquant, et il replace cette page d’histoire au centre du récit de la Libération.

Juifs d’Algérie 1942 : le coup de force venu de l’intérieur

À une heure du matin, le 8 novembre, les conjurés algérois ont investi les commissariats, les centraux téléphoniques et Radio-Alger. Les points stratégiques civils et militaires tombaient en quelques heures, ce qui a permis le rapide succès du débarquement anglo-américain à Casablanca, Oran et Alger, selon les Presses universitaires de Provence.

José Aboulker, étudiant en médecine démobilisé, en fut l’organisateur. Il installe le quartier général chez ses parents, rue Michelet, les 5 et 6 novembre, après l’accord conclu à Cherchell le 23 octobre 1942 avec les officiers français, américains et britanniques, rapporte l’exposition « Juifs en résistance » du Mémorial de la Shoah.

Les chefs de groupe portaient des noms juifs, du docteur Morali-Danino à Raphaël Aboulker, Maurice Hayoun et Paul Ruff. Le Mémorial précise que les Juifs étaient majoritaires parmi les quatre cents conjurés.

Une citoyenneté retirée avant même le débarquement

Le décret Crémieux de 1870 avait fait des Juifs d’Algérie des citoyens français à part entière. Son abrogation, le 7 octobre 1940, les a renvoyés au statut d’indigènes, et l’aryanisation de leurs biens est allée plus loin en Algérie qu’en métropole, note Geneviève Dermenjian.

Quelques jours avant le débarquement, le gouverneur général Yves Châtel avait commandé des brassards jaunes à étoile à six branches. La commande avait été passée aux établissements Altairac, à Alger, alors que la mesure n’avait pas été appliquée en zone non occupée, où l’amiral Darlan s’y montrait hostile.

L’internement frappait déjà les Juifs de la colonie. Une quinzaine de camps, de Bossuet à Colomb-Béchar, ont détenu jusqu’à 150 000 personnes, dont environ 10 % de Juifs. En novembre 1942, les Anglo-Américains y dénombrent encore 2 000 Juifs.

Les « Pionniers israélites » résumaient ce régime. À partir du 27 mars 1941, les jeunes Juifs mobilisés sont regroupés à Chéragas, Bedeau et Télegma pour des travaux agricoles et de terrassement, dans des conditions sanitaires dégradées, jusqu’à la dissolution entamée en avril 1943.

L’école servait la même politique. Le numerus clausus a plafonné les étudiants juifs à 14 %, puis à 7 %, avant la loi du 21 juin 1941, promulguée en Algérie le 23 août, qui les ramenait à 3 % de l’effectif non juif.

Environ 19 000 élèves ont été exclus des écoles publiques. Seuls 110 étudiants juifs s’inscrivent à l’université d’Alger en 1941, et 616 fonctionnaires de l’Éducation nationale sont révoqués.

Juifs d’Algérie 1942 : la libération ne rend pas les droits

La victoire n’a rien rendu automatiquement. Le général Henri Giraud, installé à Alger, refuse par une note du 30 janvier 1943 d’incorporer les recrues juives venues des camps, pour éviter que le statut d’ancien combattant ne soit acquis à toute la population juive.

Le 14 mars 1943, il supprime la législation antisémite et abroge dans le même geste, une seconde fois, le décret Crémieux. Le texte paraît au Journal officiel de l’Algérie le 18 mars. Giraud justifie alors que « les Juifs ne doivent pas être considérés autrement que les musulmans », un nivellement par le bas.

Le rétablissement n’arrive que le 20 octobre 1943, par une simple déclaration du Comité français de libération nationale. Le décret est dit « maintenu en vigueur », faute de texte d’application, et le tableau récapitulatif du même chapitre date l’opération du 22 octobre. L’ambiguïté est assumée, puisque le texte renvoie à plus tard le statut des « Israélites algériens ».

Le numerus clausus scolaire ne tombe qu’en 1944, par un arrêt du Conseil d’État. Trois années, deux abrogations et une déclaration auront été nécessaires pour rendre à des citoyens ce qu’ils avaient défendu les armes à la main.

Ce que le livre des Compagnons apporte

Le volume II/III des actes est paru le 5 novembre 2026 aux éditions du Croquant, à 18,96 euros. Il est dirigé par Nicole Cohen-Addad, Aïssa Kadri et Tramor Quemeneur.

Deux contributions portent directement la question juive. Ethan Katz y traite du décret Crémieux et de son abrogation, Jacob Oliel des camps d’internement du Maghreb et du Sahara, Nicole Cohen-Addad revient sur les « Pionniers israélites » et Luc Rudolph sur la police d’Alger.

Le colloque dont ces actes sont issus s’était tenu en 2022, avec une vingtaine d’intervenants venus de sept pays. La Fondation pour la mémoire de la Shoah, le ministère des Armées, le musée de l’Armée et la Ville de Paris l’ont soutenu.

Une mémoire qui reste à écrire

Presque aucun responsable européen de la répression antijuive en Algérie n’a été poursuivi. Les biens confisqués ont été rendus, mais une partie des administrateurs provisoires a conservé la propriété de ce qu’ils géraient, selon la même étude.

Cette histoire gêne parce qu’elle contredit deux récits installés. Celui d’une France toujours du côté des victimes, et celui d’une Algérie où Juifs et Musulmans auraient traversé la guerre de la même façon. Le débarquement du 8 novembre 1942 a réussi parce que des hommes privés de nationalité ont pris les armes pour un pays qui les avait rayés.

Les Juifs d’Algérie 1942 restent les grands absents du récit de la Libération. Le livre des Compagnons, 84 ans après, ne répare pas cette injustice, il la documente, ce qui est déjà une manière de la nommer. Notre article sur le statut des Juifs de Vichy rejoué devant l’administration prolonge ce travail d’archive.