Jouer l'archive : le statut des Juifs de Vichy rejoué devant l'administration
Le statut des Juifs de Vichy n'a pas seulement été signé dans un bureau, il a été discuté, réparti et appliqué service par service. C'est cette mécanique que la pièce « Jouer l'archive, octobre-décembre 1940 » donne à entendre, en restituant mot pour mot les minutes d'une réunion interministérielle.
Le Monde y a consacré un article le 1er novembre 2026, sous un titre qui dit l'essentiel : « De l'archive au théâtre, quand l'administration française se confronte à son passé antisémite ». Le quotidien rappelle que, depuis 2021, une pièce immersive restitue ce verbatim.
Le matériau n'est pas une reconstitution. Le document est coté F60/490 aux Archives nationales, dans un carton intitulé « Étrangers et Juifs », comme l'explique l'historien Marc Olivier Baruch dans un entretien publié par Mémoires en jeu, revue de la Fondation pour la mémoire de la Shoah.
Le statut des Juifs de Vichy, discuté le 16 décembre 1940
La scène est datée, l'heure aussi. Le 16 décembre 1940, à 10 heures, des hauts fonctionnaires se réunissent à l'hôtel thermal de Vichy pour préparer l'entrée en vigueur, trois jours plus tard, de la loi du 3 octobre 1940 portant statut des Juifs, publiée au Journal officiel le 18 octobre, selon Libération.
L'article 7 est le cœur du texte. Il prévoit que les fonctionnaires juifs cessent d'exercer dans la fonction publique. La réunion sert à régler les cas, les délais et les exceptions, trois jours avant que l'exclusion ne devienne effective.
Baruch a trouvé ce verbatim en 1995, pendant sa thèse. Le carton relevait des services du président du Conseil, ancêtre de l'actuel Secrétariat général du gouvernement. Les notes, prises en sténo, restituent environ 95 % des échanges, ce qui est rarissime.
Le verbatim a d'abord été publié en 1997 dans la revue Le Banquet, sous le titre « Quand l'administration française était antisémite », avant de devenir un livre en 2024 aux éditions Bleu autour, co-signé avec Keti Irubetagoyena, selon La Gazette des communes.
Aucun participant ne conteste le principe de la loi. La discussion porte sur les modalités : fonctionnaires des colonies, anciens combattants, définitions à retenir. Chacun défend son périmètre administratif.
Une pièce qui ne récite pas l'histoire, elle la fait parler
Keti Irubetagoyena n'a rien inventé. Les répliques sont celles des fonctionnaires de 1940, la structure suit les entrées et sorties des intervenants. Devant le public, dix comédiens font entendre une discussion aux airs de vaudeville, écrit le Mémorial de la Shoah, n'était le détachement glacé de la machine technocratique.
Le dispositif est immersif. Les spectateurs sont assis autour de la table, entre les acteurs. « Cela reproduit ce sentiment d'assister à des événements révoltants en se sentant impuissant », explique la metteuse en scène à La Dépêche du Midi.
La distribution restitue jusqu'aux absents. Emma Dupont-Leonardi interprète Mlle Laveissières, seule femme présente à la réunion de 1940, relève Libération. Le Mémorial a programmé la pièce pour quarante spectateurs maximum, à douze euros.
Jouer l'archive dans les préfectures, là où la loi fut appliquée
La pièce sort des théâtres. Depuis 2023, elle est jouée dans des collèges, des instituts d'études politiques et des administrations volontaires, dont la Cour des comptes en octobre, rapporte La Gazette des communes.
Montauban l'a reçue en novembre 2025. La préfecture de Tarn-et-Garonne a accueilli deux représentations, les 25 et 26 novembre, à l'initiative des Archives départementales. En 1940, le préfet Albert Durocher y appliquait les mesures d'exclusion avec zèle, rappelle La Dépêche.
Bercy a suivi en mars 2026. La représentation du 17 mars s'est tenue dans les bureaux de l'Inspection générale des finances, avec de vrais hauts fonctionnaires parmi les spectateurs, décrit Libération : des visages blêmissent, des bras se croisent.
Vichy a été rejouée sur place. La pièce a été donnée dans les salons de l'Hôtel Aletti, là où s'était tenue la réunion de 1940.
Ce que le statut des Juifs de Vichy dit encore de l'État
Baruch refuse la thèse de l'accident. « Nous avons toujours trop de respect pour les institutions », dit-il à La Gazette des communes. Il décrit des « gens socialisés à la République qui se mettent, sans état d'âme particulier, à servir une dictature ».
Il y voit un mécanisme, pas une parenthèse. Le juriste Pierre Legendre parlait de « mécanismes producteurs d'innocence » : la technique absorbe la question morale, et l'absence du ministère de l'Intérieur pendant une partie de la séance dit assez que les rapports de force comptaient.
La résonance n'est pas métaphorique. Nous avons documenté cette semaine la « désinhibition de l'antisémitisme » invoquée par Emmanuel Macron, un débat où la parole politique fixe le climat. La pièce montre l'étape d'après, quand la parole devient formulaire.
Un colloque prolonge le propos le 8 novembre. Le centenaire de Raul Hilberg s'ouvre au Mémorial de la Shoah, que nous avons présenté ici. Hilberg décrivait la destruction comme un processus bureaucratique ; Jouer l'archive le fait entendre sans commentaire.
Pourquoi cette pièce compte en novembre 2026
Le statut des Juifs de Vichy n'appartient pas aux seuls historiens. Il a été rédigé, commenté et appliqué par des serviteurs de l'État qui se jugeaient compétents, et c'est ce qui rend le texte insupportable.
La transmission a changé d'échelle. Quarante spectateurs par séance, une centaine de représentations en quatre ans : la mémoire se transmet désormais à la mesure de salles de classe et de bureaux, loin des grandes scènes.
Le statut des Juifs de Vichy demeure la preuve écrite que la technicité n'a protégé personne. Une administration qui n'entend pas sa propre langue de 1940 reste disponible pour la réemployer sous un autre vocabulaire.