Nuit de Cristal 88 ans : deux tissus rituels volés en 1938 rendus à la communauté juive de Berlin
Nuit de Cristal 88 ans : un parochet et un wimpel arrachés à une synagogue berlinoise en flammes le 9 novembre 1938 ont retrouvé l'Allemagne. Un survivant les avait rachetés contre du café et des cigarettes. Sa famille, installée en Arizona, vient de les rendre à la communauté juive de Berlin.
Nuit de Cristal 88 ans : le prix d'un rideau de Torah
Moishe Saksenhaus, jeune survivant de la Shoah né en Biélorussie, voulait deux textiles rituels vieux de plusieurs siècles. Le vendeur réclamait des cartons de Crisco, du café et des cartouches de cigarettes, dans une Allemagne occupée où tout se payait en marchandise, selon la Jewish Telegraphic Agency. Le troc tenait lieu de titre de propriété.
L'homme prétendait être médecin et se plaignait de ses rations. Il affirmait avoir lui-même volé les deux pièces au temple de la rue Fasanenstrasse, à Berlin, pendant le pogrom de novembre 1938. Il a menacé de les détruire si Moishe ne livrait pas farine, café, cigarettes et cigares.
Nuit de Cristal 88 ans : de Varsovie à Phoenix
Les parents de Sol Saksenhaus avaient fui le ghetto de Varsovie par les égouts et rejoint des partisans pour saboter l'occupant. Les Soviétiques les ont ensuite déportés en Sibérie, où leur premier enfant est mort. Après la guerre, le couple a rallié le camp de personnes déplacées de Feldafing, puis Traunstein, où Moishe traduisait pour l'armée américaine.
Les deux tissus ont traversé l'Atlantique dans une valise, dont ils ne sortaient que pour les grandes occasions. Après la mort de Moishe en 1993, sa famille les a donnés au Temple Chai de Phoenix. Ils y sont restés exposés jusqu'à la désacralisation du bâtiment, en 2026, la congrégation ayant déménagé à Scottsdale au printemps.
Nuit de Cristal 88 ans : la cérémonie d'Oranienburger Strasse
Le 22 octobre 2026, la rabbin associée Bonnie Koppell a remis le parochet et le wimpel à Gideon Joffe, président de la communauté juive de Berlin. La remise s'est tenue au Centrum Judaicum, sur l'Oranienburger Strasse, comme le rapporte la Jüdische Allgemeine. Une cérémonie discrète, pour deux objets de plusieurs siècles.
Autour d'eux : la rabbin Gesa Ederberg, l'historien rabbin Andreas Nachama, des membres de la communauté berlinoise et vingt-neuf visiteurs venus d'Arizona. « Ce fut un voyage très émouvant, pour nos invités américains comme pour ces objets historiques », a déclaré au JForum Nickolai Todorov, guide berlinois de la délégation.
Nuit de Cristal 88 ans : ce que les tissus racontent
Le grand parochet est brodé du texte du Kiddouch, la bénédiction du vin, pour le chabbat et les fêtes. Sous le texte court une signature en hébreu, peut-être celle de l'artiste : « Cette œuvre que j'ai réalisée n'est pas pour ma gloire, mais pour le bien de tous ».
L'auteur se présente comme Isaac Itzik ben Charad Yehuda Leib, de Rivnitz, ville de Moldavie dont la communauté juive remonte au moins à 1800. Le wimpel, lui, porte une bénédiction pour un enfant nommé Yitzchak « Itzik » ben Kavod Ha-rav Gistori, probablement brodée pour sa brit milah.
Une provenance impossible à établir
Un porte-parole de la communauté juive de Berlin a indiqué à la JTA que ses experts n'avaient pu confirmer de quelle synagogue d'avant-guerre provenait le rideau. Il rejoindra la collection du Centrum Judaicum. Le wimpel doit être exposé au centre communautaire, sur le site de l'ancienne synagogue de la Fasanenstrasse, celle-là même où le pogrom l'avait arraché.
Cette lacune documentaire dit la Nuit de Cristal mieux qu'un inventaire. Les synagogues incendiées ont emporté leurs archives avec leurs fidèles. Un objet retrouvé sans provenance reste un objet à moitié orphelin.
Nuit de Cristal 88 ans : la mémoire venue d'Arizona
Sol Saksenhaus, 72 ans, professeur d'éducation spécialisée à la retraite, fait partie des fidèles qui ont eu du mal à se séparer des tissus. « On nous les rend en signe d'amour de la part de notre communauté, pour qu'elles s'illuminent à nouveau », a-t-il confié à la JTA depuis Phoenix. « Je peux vivre avec ça. »
Le retour n'a été déclenché ni par un traité, ni par une commission, ni par une loi mémorielle. Selon la revue suisse Tachles, c'est une employée de la congrégation, en enquêtant sur l'histoire des deux pièces, qui a mis le processus en marche. Une famille de l'Arizona a fait ce que les institutions européennes mettent des décennies à négocier.
Le rideau et le mur
La communauté juive de Berlin fédère plusieurs sensibilités religieuses. Elle conserve désormais un rideau d'arche dont elle ignore l'origine exacte, dans un centre communautaire bâti sur les ruines d'une synagogue détruite en 1938, rappelle le Landesdenkmalamt de Berlin. Les deux récits se répondent.
Il faudra un cartel, une notice, une date. Le rideau a retrouvé un mur ; il n'a pas retrouvé ses fidèles. L'Allemagne récupère des preuves, pas une continuité vivante.
Nuit de Cristal 88 ans : ce que l'on rend vraiment
La restitution la plus solide de ce dossier n'est pas matérielle. Elle est dans la parole d'un homme de 72 ans qui accepte de se déposséder d'un objet hérité d'un père l'ayant arraché au marché noir. La réparation tient à une décision privée, pas à un mécanisme public.
Le 9 novembre 2026, l'Allemagne commémorera les synagogues brûlées de 1938. Deux tissus brodés de Moldavie seront désormais dans ses murs, comme le furent les traces du Neuvième Fort à Kaunas et les œuvres spoliées rendues à Rouen. Berlin n'a rien réclamé : on lui a rendu.
Article rédigé par la rédaction du Monde Juif.