Grande Action de Kaunas : 9 200 Juifs assassinés au Neuvième Fort, 85 ans après
Quatre-vingt-cinq ans après, le chiffre reste insoutenable : 9 200 Juifs du ghetto de Kaunas ont été fusillés au Neuvième Fort les 28 et 29 octobre 1941, dont 4 273 enfants. La Grande Action de Kaunas demeure le plus grand massacre de Juifs lituaniens de la Shoah, et la Lituanie le commémore ce mercredi 28 octobre 2026.
Grande Action de Kaunas : la sélection de la place Demokratų
Le 27 octobre 1941, des affiches signées du SS-Oberscharführer Helmut Rauka ordonnent à tous les habitants du ghetto de se rassembler le lendemain à six heures sur la place Demokratų, à Vilijampolė, rapporte la communauté juive de Kaunas. Ceux qui restent chez eux seront fusillés.
Ce matin-là, Rauka sépare la foule en deux colonnes. À gauche, un sursis provisoire ; à droite, la mort. Les familles nombreuses, les malades et les personnes physiquement affaiblies sont dirigées vers la droite, d'après l'USHMM.
Le détail glace la scène. Des Juifs envoyés à gauche demandaient à passer à droite pour rejoindre les leurs, et Rauka, « avec un sourire sarcastique », acceptait, selon le récit publié par la communauté juive. La sélection dure jusqu'à la nuit. Environ 26 000 personnes défilent devant lui en une seule journée, d'après le musée américain.
« 27 000 personnes en une journée »
Marius Pečiulis, directeur du musée du Neuvième Fort, décrit un geste de la main, à droite ou à gauche, qui décidait d'une vie. « 27 000 personnes en masse ont été réparties en deux groupes en une seule journée », dit-il à LRT.
Les deux chiffres ne se contredisent pas : ils mesurent la même foule, du nombre de survivants présents ce jour-là à ceux qui ont effectivement été comptés. Le musée retient 26 000 personnes passées à la sélection, son directeur parle de 27 000.
Les fosses du Neuvième Fort
Les victimes passent la nuit dans l'ancien petit ghetto, sous surveillance. Le 29 octobre au matin, des unités de police allemandes et lituaniennes les conduisent de force au Neuvième Fort. Elles y sont abattues au bord de fosses communes, où leurs corps basculent, documente l'USHMM.
Le site avait été préparé un mois à l'avance. Le champ d'avoine et de pois a été fauché et des prisonniers de guerre soviétiques ont creusé les fosses, rapporte LRT.
Mindaugas Kuodys, historien du musée, évoque quatorze fosses et des colonnes de 400 personnes, huit par rang. Les premiers rangs étaient déjà fusillés que les suivants marchaient encore.
Grande Action de Kaunas : le bilan d'une seule journée
La répartition est documentée : 4 273 enfants et 2 920 femmes figurent parmi les 9 200 victimes, selon le communiqué de la communauté juive de Kaunas. Le reste, 2 007 hommes, ressort du même décompte.
À la fin du mois d'octobre 1941, près de la moitié des Juifs enfermés depuis le 15 août avaient été assassinés. Il restait 17 000 personnes dans le ghetto, sur les 30 000 qui y avaient été parquées, selon l'USHMM. Environ 2 500 seulement ont survécu à la guerre.
9 200 boutons, un par victime
Pour les 85 ans, les équipes du musée ont collecté 9 200 boutons, un pour chaque personne tuée, afin de constituer l'exposition consacrée à la Grande Action, rapporte LRT. Le geste est modeste, presque artisanal, et il fonctionne : il rend le nombre manipulable, donc insupportable.
Gercas Žakas, président de la communauté juive de Kaunas, cite Elie Wiesel : « Oublier les morts, c'est les tuer une seconde fois. » Il ajoute ensuite la phrase qui résume la logique du crime.
« Les enfants ne peuvent pas travailler, et il faut les nourrir. Donc il faut les détruire. Ce sont des choses terribles, quand on arrache un enfant à ses parents en disant qu'on le transfère du côté où il devra mourir demain. Peut-il y avoir pire ? »
Un film et un concert ce mercredi
La commémoration se tient ce mercredi 28 octobre 2026 à 18h30 au musée du Neuvième Fort, avec la communauté juive de Kaunas. Le programme prévoit un concert intitulé « Atminties muzika / Muzik fun zikoyrn », interprété par le trio Trise.
Petras Vyšniauskas au saxophone, Aleksandra Žvirblytė au piano et Arkadijus Gotesmanas aux percussions joueront Joseph Achron, Max Helfman, Anatolij Šenderov et des mélodies populaires juives. Un court métrage documentaire sera présenté, ainsi qu'une cérémonie sur le champ des massacres.
Žakas rappelle que deux orchestres jouaient dans le ghetto de Kaunas. La musique n'y était pas un ornement : elle aidait des gens qui se battaient chaque jour pour un morceau de pain et des médicaments.
Une mémoire bâtie sur le site du crime
Le Neuvième Fort n'a pas toujours été un mémorial. Construit en 1913 pour la forteresse de Kaunas, il devient une annexe de la prison de travaux forcés entre 1924 et 1940, puis, sous l'occupation, le lieu d'environ 50 000 assassinats entre 1941 et 1944, selon le musée du Neuvième Fort.
Un musée y ouvre en 1959, le monument et le complexe mémoriel en 1984, les souterrains en 1997. La mémoire s'est donc installée lentement, sur un site d'abord utilisé comme prison.
L'histoire locale n'est pas un décor. L'USHMM rappelle que beaucoup des auteurs du génocide à Kovno étaient des habitants non juifs, intégrés aux bataillons de police auxiliaire lituaniens qui ont participé activement aux massacres.
Grande Action de Kaunas : ce que commémorer veut dire
La Grande Action n'est pas un épisode isolé. Elle s'inscrit dans une série d'« Aktionen » qui, entre août et octobre 1941, ont tué près de la moitié du ghetto : 1 200 à 1 600 Juifs le 26 septembre, environ 1 800 le 4 octobre, avec l'incendie de l'hôpital juif et de ses malades.
Le 29 octobre 1941 reste une date de la mémoire juive européenne, pas seulement lituanienne. Elle rappelle que l'extermination de masse s'est faite à ciel ouvert, avec des voisins, des fosses et des comptages administratifs tenus par Karl Jäger.
Quatre-vingt-cinq ans après, la leçon tient dans ce que la Lituanie fait de ses lieux. Le même mois, la liquidation du ghetto de Vilnius rappelait que 90 % des Juifs lituaniens ont été assassinés, et la rafle du ghetto de Rome que l'Europe entière porte cette histoire.
Grande Action de Kaunas : 9 200 noms que personne ne prononcera tous, et une date que la Lituanie refuse de laisser passer. Commémorer, ici, ce n'est pas un rituel : c'est le seul acte qui empêche le crime de continuer dans l'oubli.
Article rédigé par la rédaction du Monde Juif.