Mémoire

Durmenach : un veilleur de mémoire pour 360 tombes juives sans visiteurs

2026-10-28
Durmenach : un veilleur de mémoire pour 360 tombes juives sans visiteurs

Mardi 27 octobre, André Finck a reçu sa lettre de mission de veilleur de mémoire. Le cimetière juif de Durmenach, dans le Sundgau haut-rhinois, abrite plus de 360 tombes. Il n'y a plus un seul juif dans le village pour s'en occuper.

Un veilleur de mémoire succède à un autre à Durmenach

Membre de longue date de la Société d'histoire de Durmenach, André Finck devient le nouveau veilleur de mémoire du cimetière israélite local, rapporte L'Alsace. Il succède à Jean-Paul Bocheneck, décédé à l'automne 2025, et rejoint François Gur, Joseph Wilhelm étant actuellement indisponible.

La lettre de mission lui a été remise par les conseillers d'Alsace Sabine Drexler et Nicolas Jander, en présence du maire Dominique Springinsfeld. Le dispositif n'a rien d'honorifique : il engage une présence régulière dans un lieu que personne ne visite plus.

Durmenach, « petit Jérusalem du Sundgau »

La présence juive à Durmenach est ancienne. Une première famille est mentionnée en 1689, elles sont 43 en 1766, puis 73 familles représentant 340 personnes au dénombrement de 1784, selon Alemannia Judaica. Vers 1840, la communauté atteint 640 âmes, soit environ 75 % des habitants du village.

Cette densité explique la nécropole, ouverte à la fin du XVIIIe siècle sur les hauteurs du village, au bout de la rue de la Gendarmerie. Le cimetière aurait compté un millier de tombes à l'origine. Environ 300 stèles restent visibles aujourd'hui, alors que la presse locale en compte plus de 360.

1848, le « Juderumpel »

Le 29 février 1848, après trois années de mauvaises récoltes, le village se retourne contre ses habitants juifs. Soixante-quinze maisons juives sont incendiées ce jour-là, rappelle la commune de Durmenach. L'épisode, resté dans la mémoire locale sous le nom de « Juderumpel », est présenté par la commune comme « le dernier vrai pogrom » survenu en France.

Beaucoup de familles fuient alors vers la Suisse, à La Chaux-de-Fonds, Delémont ou Bâle. La communauté ne s'en relèvera pas : 204 Juifs en 1861, 137 en 1910, puis 100 en 1931 et 61 à la veille de la guerre.

1939-1945 : soixante et un Juifs, puis aucun

Sous l'Occupation, les Juifs encore présents en Alsace sont expulsés et déportés vers le sud de la France. Beaucoup y sont assassinés, documente Alemannia Judaica. Quinze seulement reviennent après la guerre, puis la communauté s'éteint avec l'exode rural, rappelle Visit Alsace.

Aujourd'hui, le cimetière est le seul bâtiment juif qui subsiste. La synagogue a été vendue en 1959 par le consistoire israélite du Haut-Rhin à l'association du foyer Saint-Georges, et il ne reste du lieu de culte que trois murs.

Un réseau né des profanations de 2019

Le dispositif des veilleurs de mémoire n'est pas une invention récente. Il naît en 2019, après une série de profanations qui a marqué l'Alsace : Quatzenheim en février, Westhoffen en décembre.

Deux cent quarante tombes avaient été saccagées dans trois cimetières alsaciens entre janvier 2018 et décembre 2019, selon Judaïsme d'Alsace et de Lorraine.

Les deux conseils départementaux du Haut-Rhin et du Bas-Rhin, aujourd'hui réunis dans la Collectivité européenne d'Alsace, ont alors bâti le réseau avec les deux consistoires israélites. Chaque bénévole reçoit un badge portant le nom du cimetière qu'il surveille, avec les logos de la collectivité et du consistoire.

Quatre-vingts bénévoles pour soixante-sept cimetières

L'Alsace compte 67 cimetières israélites, dispersés dans des villages où les communautés ont disparu. En 2022, Le Monde comptait 80 veilleurs de mémoire engagés dans ce réseau, soit un peu plus de la moitié des sites couverts.

« Il y a aujourd'hui moins de 20 000 juifs en Alsace, sur 2 millions de personnes, et depuis la Shoah, il n'y a plus du tout de judaïsme rural », expliquait Philippe Ichter, chargé de mission dialogue interreligieux à la collectivité et initiateur du réseau, aux Échos.

Leur rôle est limité et strictement défini : observer, signaler une stèle qui s'effondre ou une dégradation, sans jamais intervenir. « Je surveille le cimetière, mais je n'ai pas de rôle de police », résumait l'un d'eux dans Le Monde. Frédéric Bierry, président de la Collectivité européenne d'Alsace, y voit « des symboles de la démocratie d'implication ».

La campagne 2026-2027 est toujours ouverte. La collectivité recherche une dizaine de bénévoles pour les cimetières de Hagenthal, Hégenheim, Seppois-le-Bas et Zillisheim, avec une heure par semaine et un engagement d'un an minimum, selon la plateforme jeveuxaider.gouv.fr. Une formation annuelle est organisée au printemps.

Le veilleur de mémoire, passeur pour les collèges

Le réseau a une seconde fonction, pédagogique. La Collectivité européenne d'Alsace propose aux collèges de visiter un cimetière israélite proche, accompagnés par un veilleur de mémoire agréé. Les élèves découvrent un patrimoine juif rural dont ils ignorent souvent l'existence.

Ce rôle de passeur est devenu central à mesure que les témoins disparaissent. Un homme qui relève une stèle renversée transmet aussi une histoire que plus aucun habitant du village ne peut raconter.

Ce qu'un badge protège vraiment

Il faut mesurer ce que dit cette nomination. Un village sans synagogue, sans école juive, sans communauté, et un cimetière de 360 tombes confié à des retraités bénévoles. La mémoire juive de la France rurale tient aujourd'hui sur des badges et des lettres de mission.

Ce n'est pas une critique des veilleurs, c'est le constat de ce qu'ils remplacent. L'État protège les lieux de culte en activité. Les cimetières juifs des villages alsaciens, eux, ne sont plus des lieux de culte vivants : ce sont des archives de pierre, exposées aux profanateurs parce qu'elles sont isolées.

La nomination d'André Finck, mardi, est une bonne nouvelle locale. Elle rappelle aussi que la protection de ce patrimoine repose sur des citoyens de bonne volonté. Tant que la République ne financera pas la sécurisation de ces 67 cimetières, chaque veilleur de mémoire sera la seule présence juive de son village.

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