Wagner-Bürckel : 86 ans après, l'Allemagne accueille à Fribourg le souvenir des 6 500 Juifs déportés vers Gurs
Le 22 octobre 1940, au dernier jour de Souccot, plus de 6 500 Juifs de Bade, du Palatinat et de Sarre étaient arrachés à leurs foyers en quelques heures. L'opération Wagner-Bürckel fut la première grande déportation systématique de Juifs décidée par le Reich. Quatre-vingt-six ans plus tard, l'Allemagne a commémoré chez elle ce qu'elle avait organisé chez elle.
Wagner-Bürckel : neuf trains et 6 500 Juifs arrachés en une matinée
Il est six heures du matin, le 22 octobre 1940, quand Reinhard Heydrich, chef de la police de sécurité et du SD, ordonne aux antennes de la Gestapo de Karlsruhe, Neustadt et Sarrebruck de procéder aux expulsions. Ce jour-là est le dernier de Souccot, la fête des cabanes. Aucun des 6 500 Juifs visés n'a été prévenu.
L'opération porte le nom des deux gauleiters qui l'ont voulue, Robert Wagner pour le pays de Bade et Josef Bürckel pour la Sarre-Palatinat. Neuf trains spéciaux sont affrétés, rappelle l'exposition documentaire présentée à l'université de Constance. Le bilan humain se répartit ainsi : 5 617 Juifs de Bade, 825 du Palatinat rhénan, 145 de Sarre, selon Vatican News.
Les sept convois badois franchissent le Rhin à Breisach, puis la ligne de démarcation à Chalon-sur-Saône. Le gouvernement de Vichy, pris de court, les fait poursuivre jusqu'à Oloron-Sainte-Marie, au pied des Pyrénées. Des camions couvrent les quinze derniers kilomètres vers le camp de Gurs. Le camp, bâti par la IIIe République en mars 1939, passe aux mains de Vichy.
À Gurs, la faim, l'absence d'hygiène et le manque de soins tuent. À partir d'août 1942, les internés encore vivants sont transférés via Drancy vers Auschwitz-Birkenau, où presque aucun ne survit, précise la ville de Fribourg. Entre 1939 et 1945, près de 60 000 personnes y ont été enfermées, dont des républicains espagnols, des femmes jugées indésirables et des Tsiganes.
Wagner-Bürckel : à Fribourg, la cérémonie centrale quitte la France
Depuis 1963, le souvenir de la déportation vers Gurs avait son rituel : une cérémonie centrale, organisée chaque année en France. Le dimanche 18 octobre 2026, elle s'est tenue pour la première fois en Allemagne, à Fribourg-en-Brisgau, rapporte la SWR. Le lieu du crime est devenu le lieu de la parole.
Le cortège s'est ouvert au manteau de bronze du pont Wiwilí, un monument frappé de l'étoile de David qui rappelle la déportation de 450 Juifs de Fribourg et de ses environs. Il a rejoint l'hôtel de ville historique après une halte à la fontaine de la synagogue.
Sur le parvis de l'ancienne synagogue, les participants ont déposé des roses. Au total, au moins 379 Juifs sont partis de la seule gare de Fribourg, selon la municipalité.
Le maire de la ville, Martin Horn, a placé la journée sous le signe de la réfutation : « Nous avons la responsabilité de ne pas laisser sans réaction cette banalisation de l'histoire, ce refoulement des faits, ce déni conscient ou même cette falsification. » Il a ajouté : « Nous devons intervenir, rectifier et rappeler. »
Wagner-Bürckel : ce que les héritiers disent, « les dangers sont toujours là »
Josef Schuster, président du Conseil central des Juifs d'Allemagne, a refusé la commémoration rassurante. Les crimes nazis ont été possibles « parce que beaucoup ont détourné le regard et n'ont pas résisté quand c'était encore possible », a-t-il rappelé, selon Vatican News. « Nous ne sommes pas en 1938, mais nous tirons quand même le signal d'alarme. »
Schuster a ajouté que la vie juive est de nouveau menacée en Allemagne et qu'elle « risque de disparaître de l'espace public ». Celui qui affirme que l'antisémitisme n'a pas sa place dans la société allemande, a-t-il dit, « nie la réalité ». Sa formule la plus dure : « La haine des Juifs a pris sa place. »
Le grand-rabbin régional de Bade, Moshe Flomenmann, a récité le kaddish devant le mémorial des Juifs déportés, à la gare centrale de Fribourg. « 86 ans ont passé, mais les dangers sont toujours là », a-t-il averti.
Rami Suliman, président de la Communauté religieuse israélite de Bade, a posé la question qui traverse la journée : « Dois-je vraiment élever mes enfants ici ? »
Sa réponse tient en une phrase, prononcée devant les élus : « Je veux que des enfants juifs puissent vivre ici dans cinquante ans encore, sans devoir cacher leur identité juive. » L'archevêque Stephan Burger a demandé que les charniers de Gurs soient entretenus dignement. Muhterem Aras, vice-présidente du Landtag, a réclamé plus de moyens pour le travail de mémoire.
Wagner-Bürckel : les lettres des Nelson, lues par leur petit-fils
Quatre jours plus tard, le 22 octobre, la ville de Fribourg a tenu sa propre cérémonie, place de l'Ancienne Synagogue, avant une marche silencieuse vers le manteau de bronze. Le moment le plus éprouvant fut la lecture des lettres de Siegfried et Marie Nelson par leur petit-fils, Joachim S. Nelson.
Marie Nelson a travaillé dans la baraque des malades du camp. Elle y est morte le 6 février 1942, à 53 ans. Le couple avait été déporté en octobre 1940 avec plusieurs membres de sa famille.
Siegfried, lui, a écrit le 29 juillet 1942 à sa sœur réfugiée à Zurich, quelques jours avant son départ pour Auschwitz : « Nous vivons ici dans le grand espoir d'avoir fait ici le plus long de notre temps, et j'espère que nous nous reverrons tous alors, pourvu que ce soit enfin le moment » (traduit de l'allemand).
Il est déporté le 8 août 1942 vers Auschwitz-Birkenau et y est assassiné le 12 août, à 55 ans.
La ville indique par ailleurs que la fontaine de la synagogue, à sec depuis des pannes à répétition, a été remise en eau pour la commémoration, avant des travaux de remise en état en novembre. Un détail matériel qui dit l'essentiel : la mémoire se tient aussi dans l'entretien.
Wagner-Bürckel : des photographies contre la version officielle de Heydrich
Heydrich avait prévenu que la rafle se ferait « sans être pratiquement remarquée par la population ». L'exposition du Förderverein Mahnmal, visible à l'université de Constance du 19 octobre au 13 novembre 2026, démonte la phrase. Elle réunit 45 photographies prises dans sept des 138 localités badoises touchées : Bretten, Bruchsal, Gailingen, Kippenheim, Lörrach, Tauberbischofsheim et Weingarten.
À Kippenheim, cinq clichés retrouvés en 1993 dans la succession d'un photographe de Forêt-Noire montrent le départ de 31 habitants juifs. Kurt Salomon Maier, aujourd'hui installé aux États-Unis, y apparaît enfant, en manteau de loden et bonnet.
« Sur l'une des photos, il y avait mes grands-parents, mon père et moi, le petit garçon », témoigne-t-il. Il croyait avoir été arrêté de nuit : les images montrent qu'il faisait encore jour.
Wagner-Bürckel : de Masseube à Gurs, la mémoire cherche encore ses tombes
La commémoration allemande a un prolongement français, loin des caméras. Le 7 octobre 2026, une délégation du Bade-Wurtemberg s'est rendue à Masseube, dans le Gers, pour recenser les sépultures des Juifs du Sud-Ouest morts pendant leur internement en France, rapporte La Dépêche du Midi. Le travail de mémoire, ici, se fait avec un plan cadastral.
Passés par Gurs puis par Nexon, 241 déportés ont séjourné à Masseube à partir de mars 1943. Onze y sont morts, dix-sept à l'hôpital d'Auch et un à celui de Lombez.
Sept inhumations y sont attestées ; cinq ont été relevées au début des années 1960, les restes transférés au cimetière juif de Portet-sur-Garonne. La tombe de Gustav Herz, elle, est restée à Masseube, comme il l'avait voulu.
Il faut mesurer ce que dit cette comptabilité. Quatre-vingt-six ans après, l'administration allemande cherche encore où reposent ses propres ressortissants, morts sur le sol d'un pays allié de l'occupant. Le Wagner-Bürckel n'a pas seulement déporté des vivants : il a dispersé des morts.
La cérémonie de Fribourg a livré une réponse institutionnelle : désormais, la commémoration centrale alternera entre l'Allemagne et Gurs, annonce Vatican News. Ce n'est pas un détail protocolaire. Le souvenir du Wagner-Bürckel cesse d'être une cérémonie française sur un crime allemand pour devenir une responsabilité partagée, assumée des deux côtés du Rhin.
Le reste dépend de ce que l'Allemagne fera de ses propres alertes. Un président du Conseil central des Juifs qui déclare que la haine des Juifs « a pris sa place », un grand-rabbin qui constate que « les dangers sont toujours là » : ce ne sont pas des formules d'anniversaire.
L'opération Wagner-Bürckel a été planifiée depuis des bureaux, avec des horaires, des trains et des listes. Quand les héritiers des victimes demandent s'ils peuvent encore élever leurs enfants dans le pays qui a planifié l'extermination, la réponse ne s'écrit pas dans un discours, elle s'écrit dans une politique.
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