Massacre d'Odessa : 85 ans après, la mémoire d'un génocide par balles
Le 22 octobre 1941, une explosion détruit le quartier général militaire roumain d'Odessa. Trois jours plus tard, 25 000 à 30 000 Juifs sont morts. Le massacre d'Odessa est l'un des plus grands massacres de la Shoah par balles, et l'un des plus longtemps tus.
Massacre d'Odessa : ce que les Roumains ont fait en trois jours
Le 16 octobre 1941, les troupes allemandes et roumaines entrent dans Odessa. La ville portuaire, où les Juifs représentaient environ un tiers de la population, devient la capitale du gouvernorat roumain de Transnistrie, comme le rappelle l'Encyclopédie de la Shoah du US Holocaust Memorial Museum.
Le 22 octobre au soir, une bombe explose dans le bâtiment où siège le commandement roumain. Selon le réseau Memorial Museums, l'attentat tue 67 personnes, dont plusieurs officiers roumains et allemands. Les autorités d'occupation en attribuent la responsabilité aux Juifs et ordonnent des représailles.
Elles commencent la nuit même. Des Juifs et des communistes sont pendus en public sur les places. À la fin du 23 octobre, environ 5 000 personnes avaient été pendues, des Juifs pour la plupart, précise le USHMM. Un attentat de guerre devient un prétexte d'extermination.
Massacre d'Odessa : 25 000 à 30 000 morts en quelques jours
Le bilan de la seule semaine qui suit est déjà celui d'un génocide. L'Encyclopédie du USHMM retient au moins 25 000 à 30 000 Juifs exterminés à Odessa et dans ses environs, au terme d'une tuerie de plusieurs jours. Les mêmes sources décrivent des fusillades massives dans le secteur du port, où 10 000 à 23 000 personnes sont abattues.
La violence ne s'arrête pas à la ville. Fin octobre, 16 000 à 20 000 Juifs sont parqués à Dalnik puis tués, selon Memorial Museums, tandis que la Fondation du mémorial de Berlin décrit des dizaines de milliers de personnes enfermées dans des baraquements de l'armée, incendiés le 23 octobre : environ 25 000 morts dans les flammes.
Puis vient la marche de la mort. Les Roumains envoient 25 000 à 30 000 Juifs vers le camp de Bohdanivka, où presque tous périssent en six à huit semaines, selon le USHMM. En décembre 1941, Bucarest décide qu'aucun Juif ne doit plus rester à Odessa. Les déportations vers les zones rurales se poursuivent au premier semestre 1942.
Le résultat se lit dans un chiffre. La communauté juive d'Odessa comptait environ 200 000 personnes en 1939 ; elle n'était plus que de 2 640 en 1944, selon le USHMM. Yad Vashem estime que 80 000 à 90 000 Juifs étaient restés dans la ville à l'arrivée des troupes.
Massacre d'Odessa : le silence soviétique, puis les pierres
Pendant des décennies, rien ne signalait le site du massacre sur la route de Lustdorf. Une stèle y est élevée dans les années 1990, mais son inscription parle de « 25 000 citoyens soviétiques » brûlés vifs, sans nommer les Juifs, relève Memorial Museums. L'URSS a commémoré ses morts en effaçant ce qui les avait fait mourir.
La reconnaissance revient par étapes. Une « allée des Justes » est aménagée en 2004 place Prokhorovskyi, et un musée de la Shoah ouvre à Odessa en 2009, rappelle le USHMM. En 2021, pour le 80e anniversaire, la première pierre d'un mémorial « Contre l'oubli » est posée sur les lieux du crime.
La cérémonie du 22 octobre 2021 réunit le maire Gennadi Trukhanov, l'ambassadrice d'Allemagne Anka Feldhusen et deux représentants spéciaux chargés de la mémoire de la Shoah. Le moment fort est le discours de Roman Schwarzman, rescapé de 85 ans et président de l'association des anciens prisonniers, selon la Fondation du mémorial de Berlin.
Massacre d'Odessa : 85 ans après, la mémoire tient sous les bombes
L'anniversaire de 2026 n'est pas une commémoration de salon. Le 21 octobre, une conférence internationale s'est tenue à Odessa sous le titre « Nous nous souvenons du passé, nous protégeons l'avenir », rapporte le média local 048.ua.
Chercheurs, élus régionaux et municipaux, partenaires internationaux et familles de victimes y ont discuté de la transmission des témoignages. L'occasion marquait aussi les 35 ans de l'association régionale des Juifs anciens prisonniers des ghettos et des camps nazis, créée en 1991 par des survivants. Les fondateurs étaient des témoins ; leurs enfants sont désormais des archivistes.
La transmission passe aussi par l'école. Les 1er et 2 juillet 2026 à Odessa, puis les 6 et 7 juillet à Kyiv, le Centre ukrainien de recherche sur la Shoah et le Mémorial de la Shoah ont formé une cinquantaine de professeurs qui enseignent « dans des conditions extrêmes, souvent très isolés ».
Deux historiens français, Thomas Chopard et Pascal Zachary, sont intervenus aux côtés de chercheurs ukrainiens, notamment sur la collaboration et la réhabilitation de nationalistes ayant participé à la Shoah. La formation a reçu le soutien du ministère allemand des Affaires étrangères.
Le même mois d'octobre, à Bucarest, le chargé d'affaires américain David Galbraith a rappelé devant l'Institut Elie Wiesel que « 85 ans ce mois-ci », l'administration Antonescu a commencé à déporter les Juifs de Bucovine et de Bessarabie vers la Transnistrie, selon le communiqué de l'ambassade des États-Unis.
Il a salué une loi roumaine qui impose l'enseignement de l'histoire des Juifs et de la Shoah dans tous les lycées. Il a aussi rappelé que le musée national d'histoire des Juifs et de la Shoah de Bucarest reste à construire. Un pays peut légiférer sur la mémoire avant d'avoir bâti le lieu qui la porte.
Massacre d'Odessa : pourquoi cette mémoire nous concerne
Le massacre d'Odessa appartient à la Shoah par balles, celle des fosses, des charniers et des marches de la mort, qui précède les chambres à gaz à l'est de l'Europe. Il rappelle aussi que l'Allemagne nazie n'a pas agi seule : la Roumanie d'Antonescu fut un allié actif, avec ses propres politiques antijuives.
Quatre-vingt-cinq ans plus tard, deux choses frappent. D'abord, la qualité des sources : Odessa est documentée par des archives roumaines, soviétiques et allemandes, et par des témoignages recueillis pendant la guerre. Ensuite, la fragilité de la mémoire : il a fallu attendre 2021 pour qu'un mémorial digne soit engagé sur le site.
Ce travail de mémoire se fait aujourd'hui dans un pays en guerre, par des professeurs isolés et des associations de descendants. La révolte de Sobibor et la rafle du ghetto de Rome nous ont appris la même chose : un anniversaire n'est pas un rituel, c'est une vérification.
La vérification, ici, est simple. Un tiers de la ville était juif à la veille de la guerre, soit 200 000 personnes ; il en restait 2 640 en 1944. Le massacre d'Odessa n'est pas un épisode lointain : c'est la mesure de ce que produit une société qui accepte les mots, puis les lois, puis les charniers.
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