Mémoire

Tableau spolié Tarbes : le « Portrait de femme » de Göring rendu aux héritiers Philippson

2026-10-31
Tableau spolié Tarbes : le « Portrait de femme » de Göring rendu aux héritiers Philippson

Tableau spolié Tarbes : le « Portrait de femme » de Cornelis Janssens van Ceulen, pillé en août 1942 dans l'appartement parisien de Gabrielle Philippson, cesse enfin d'être une œuvre sans histoire. Le 6 novembre 2026, la ville signe au ministère de la Culture la convention qui le restitue à ses ayants droit.

Tableau spolié Tarbes : le pillage de la rue Pierre Charron

Gabrielle Bénard Le Pontois, née Philippson, meurt le 23 décembre 1941 à son domicile, 62 rue Pierre Charron, dans le 8e arrondissement de Paris, comme le rappelle l'avis de la CIVS. Une collection de tableaux de maîtres et de meubles anciens dort alors dans l'appartement.

L'inventaire après décès est dressé le 25 février 1942. Les deux portraits de Janssens van Ceulen y figurent, accrochés dans la salle à manger, décrits comme « École Hollandaise, un portrait d'homme et de femme, deux tableaux sous-verre », prisés douze cents francs au total.

Août 1942 : l'Einsatzstab Rosenberg vide les murs

En août 1942, le logement est entièrement pillé par les agents de l'Einsatzstab Reichsleiter Rosenberg (E.R.R.). Le portrait est enregistré sous le matricule MA-B 298, immédiatement après son pendant masculin, le MA-B 297.

Trois points auraient dû rapprocher les deux œuvres : même peintre, mêmes dimensions, 77 centimètres sur 66, même encadrement sous-verre. La comptabilité allemande ne fait pas le lien, et ce détail décidera de tout.

Le code G 517

Transféré au musée du Jeu de Paume, le tableau entre en novembre 1942 dans la collection d'Hermann Göring. Le dos du châssis porte toujours le code G 517, accolé au matricule MA-B 298 de la Möbel Aktion.

Un pendant retrouvé, l'autre oublié

Le « portrait d'homme en armure » est découvert à Berchtesgaden et restitué à la succession de Gabrielle Philippson le 12 novembre 1947, d'après les constatations de la commission. Le portrait féminin, lui, prend un chemin différent.

Il transite par le Central Collecting Point de Munich, y garde à la craie rose le numéro FR-58, et rentre en France sans réclamation associée.

« Eingestellt » : la procédure close

Dans les années 1960, l'œuvre figure au Répertoire des biens spoliés sous le n° 989, avec la notation « E » pour Eingestellt. Traduction administrative : bien non retrouvé, recherches abandonnées, indemnisation envisageable.

La décennie suivante, l'Allemagne indemnise la famille au titre de la loi Brüg. Le versement du 16 novembre 1961 atteint 216 113 DM, soit environ 472 639 euros après actualisation, calculés sur une police d'assurance de 1 080 000 francs et un taux de pillage de 70 %. Le portrait figure dans ce décompte.

1985 : l'arrêt en douane

En 1985, le tableau est intercepté par les douanes alors qu'il devait rejoindre Christie's à Londres pour y être vendu. Il est racheté 70 000 francs au vendeur, avec une subvention de 51 % du Fonds régional d'acquisition des musées, puis entre en 1986 dans les collections du musée Massey.

La ville achète une belle peinture hollandaise, pas une pièce de dossier judiciaire.

Ce que la photographie de l'ERR a permis

La Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés (M2RS) identifie l'œuvre en croisant les clichés de la base ERR project avec les photographies du revers transmises par le musée. Trois inscriptions suffisent : MA-B 298, G 517, 5850.

Le cachet de cire rouge de la galerie Sedelmeyer, où le père de Gabrielle Philippson avait acquis le tableau, est toujours visible. La requête des héritiers a été déposée le 15 février 2022, avec l'appui du Holocaust Claims Processing Office de New York.

L'avis du 24 juillet 2025

La Commission pour la restitution des biens et l'indemnisation des victimes de spoliations antisémites, présidée par Frédérique Dreifuss-Netter, rend un avis favorable le 24 juillet 2025. La loi du 22 juillet 2023 autorise la restitution en dérogeant à l'inaliénabilité des collections publiques.

25 000 euros pour garder le tableau

Le 29 juin 2026, le conseil municipal de Tarbes approuve un accord financier avec les ayants droit : 25 000 euros, prix arrêté après expertise par deux spécialistes indépendants, selon La Dépêche du Midi.

« C'est la solution qui a été retenue, d'un commun accord entre les ayants droit et le musée Massey, afin de poursuivre sa valorisation auprès du public », explique Laure Bertrand, adjointe à la culture. Le maire Pascal Claverie signera la convention le 6 novembre, à Paris.

Tableau spolié Tarbes : une réparation à moitié

Depuis 1950, 201 œuvres MNR et équivalentes ont été restituées, dont 88 depuis 2013, selon le ministère de la Culture. La mécanique existe, elle avance au rythme des dossiers.

Le cas de Tarbes en montre l'autre face. L'œuvre ne bouge pas, l'argent circule. Le musée conserve le tableau, la famille reçoit un chèque, et l'histoire entre enfin dans la salle.

La mémoire comme argument de conservation

Le portrait sera présenté dans le futur parcours permanent consacré aux Beaux-Arts, avec une mise en valeur spécifique. Le conservateur Fabien Leclerc l'avait déjà exposé en 2024, parmi d'autres œuvres spoliées.

« Un soin particulier sera apporté à la transmission de son histoire, afin de rendre visibles les mécanismes de spoliation pratiqués pendant la Seconde Guerre mondiale », promet l'élue. L'engagement est louable, il reste une promesse municipale.

Quatre-vingt-quatre ans

Il aura fallu quarante ans au musée pour apprendre ce qu'il conservait, et quatre ans à la famille pour obtenir une réponse à sa requête de 2022.

L'œuvre est passée de 70 000 francs en 1986 à 25 000 euros en 2026. Le prix d'une toile spoliée se fixe sur un marché, pas sur un préjudice.

Tableau spolié Tarbes : le prix d'un nom retrouvé

La cérémonie du 6 novembre n'est pas un retour physique. C'est une indemnisation consentie, dans un musée qui garde son tableau et l'expose. Le tableau spolié Tarbes change de statut avant de changer de mains.

Pour la famille Philippson, l'essentiel n'est peut-être pas là. Le dossier de la CIVS rétablit un nom, une adresse, un inventaire daté, et sort l'œuvre des biens non réclamés où l'administration l'avait rangée.

Quatre-vingt-quatre ans après le pillage, la réparation d'un vol tient désormais à un cartel de musée. Encore faut-il que ce cartel soit à la hauteur de ce qu'il raconte, comme le fit la mémoire du Neuvième Fort à Kaunas et celle des œuvres spoliées de Rouen.

Article rédigé par la rédaction du Monde Juif.