Formation du gouvernement israélien : Eisenkot en tête, les haredim refusent de choisir
La formation du gouvernement israélien change de sens en quarante-huit heures. Jeudi 5 novembre, Isaac Herzog reçoit à la résidence présidentielle les partis qu'il n'a pas encore entendus, en terminant par le Likoud de Benyamin Netanyahou. Il entame cette deuxième journée avec un rapport de force que personne n'attendait la semaine dernière.
Gadi Eisenkot est désormais en tête des recommandations. Le chef de Yashar dispose de 56 soutiens contre 49 pour le Premier ministre sortant, selon le décompte publié par The Times of Israel mercredi soir. Deux annonces ont produit ce basculement : le Raam a rallié le chef de l'opposition, et la faction Degel HaTorah a décidé de ne recommander personne.
Le paradoxe est cruel pour Netanyahou. Son camp a gagné les élections du 27 octobre avec 53 sièges, mais il aborde le dernier jour des consultations avec quatre députés de moins que la veille. La coalition sortante n'a pas perdu de mandat : elle a perdu un allié qui ne veut plus payer pour elle.
Formation du gouvernement israélien : le tableau des recommandations
Le partage des 120 sièges de la Knesset ne laisse aucune majorité naturelle. Le Likoud compte 27 députés, Yashar 21, Beyahad 12, la Liste arabe unie 11, HaDemocratim 8, le Raam 8, Otzma Yehudit 7, Yahadout HaTorah 7, Yisrael Beytenu 7, HaTzionout HaDatit 6 et le Shas 6, selon le décompte définitif de la commission électorale centrale.
| Bloc | Sièges | Candidat recommandé |
|---|---|---|
| Likoud, Shas, Otzma Yehudit, HaTzionout HaDatit, Zehut | 49 | Benyamin Netanyahou |
| Yashar, Beyahad, HaDemocratim, Yisrael Beytenu, Raam | 56 | Gadi Eisenkot |
| Yahadout HaTorah (Degel HaTorah et une partie d'Agudat Yisrael) | 4 à 7 | Aucun |
| Liste arabe unie | 11 | Non annoncé |
La participation a atteint 77,9 %, contre 70,6 % en 2022. Une mobilisation record qui n'a produit ni vainqueur ni coalition évidente, et qui explique la nervosité des deux camps.
Yahadout HaTorah : quatre députés refusent de recommander un Premier ministre
La décision vient des rabbins, pas des députés. Degel HaTorah, composante « lituanienne » du parti ultra-orthodoxe Yahadout HaTorah, a annoncé mercredi qu'elle ne recommanderait aucun candidat, conformément aux instructions de ses chefs spirituels Dov Lando et Moshe Hillel Hirsch, rapporte The Times of Israel.
La faction pèse quatre des sept sièges du parti, dont celui de son président Yaakov Asher. Les trois autres appartiennent à Agudat Yisrael, la branche hassidique, qui n'avait toujours pas annoncé sa position mercredi soir. Haaretz précisait que cinq députés du parti, dont Yitzhak Goldknopf, avaient déjà fait savoir qu'ils ne recommanderaient personne.
La rupture a un motif précis et ancien. Yahadout HaTorah est l'allié historique du Premier ministre, mais le parti a acté sa brouille après l'échec de la coalition sortante à faire adopter une loi garantissant l'exemption de service militaire aux hommes haredim.
Le contentieux remonte aux arrêts de la Cour suprême sur la conscription, déjà documentés par Le Monde Juif en juillet. Depuis, chaque formation haredim négocie son soutien au prix d'une garantie législative.
Le calcul du parti est simple. Recommander Netanyahou sans garantie législative, c'est offrir quatre sièges et ne rien recevoir. S'abstenir, c'est conserver la possibilité de négocier avec celui qui aura le mandat, quel qu'il soit.
Consultations de Herzog : la droite sommée de respecter les électeurs arabes
Le président n'a pas joué le rôle protocolaire. Devant les représentants de HaTzionout HaDatit, mercredi, Isaac Herzog a contesté la ministre des Implantations Orit Strouk sur son rejet catégorique des partis arabes. « Quelle est la différence entre le racisme et ce que vous dites ? », a-t-il lancé, selon The Times of Israel.
Il a cité un nom pour répondre à la généralisation. Le numéro deux juif de la liste du Raam, Yoav Segalovitz, est un ancien commandant de police, a rappelé le chef de l'État. Il a aussi réprimandé Tzvika Mor, qui avait évoqué des groupes cherchant à « prendre le contrôle » de l'État.
Herzog a aussi fixé le cadre de l'exercice. Les partis doivent accepter que « toutes les promesses ne pourront être tenues » compte tenu de « la réalité » des urnes, a-t-il averti. En vertu de la loi israélienne, c'est lui qui choisit le député le mieux placé pour former un gouvernement, et non le parti arrivé en tête.
La journée a même connu une alerte sécuritaire. L'accès à la résidence présidentielle a été brièvement suspendu avant l'ouverture des consultations, après le déclenchement d'un portique à rayons X. Les démineurs de la police ont été dépêchés sur place, et les entretiens ont repris.
Formation du gouvernement israélien : Netanyahou dénonce une ingérence étrangère
Le Premier ministre sortant a choisi l'offensive. Dans une vidéo tournée devant le drapeau israélien et le logo de son bureau, il a affirmé mercredi qu'« il existe de graves soupçons selon lesquels des États étrangers auraient engagé des sommes considérables pour influencer les résultats des élections en Israël », rapporte The Times of Israel.
Aucun élément n'a été présenté. La procureure générale Gali Baharav-Miara avait demandé la veille au Shin Bet ses conclusions sur les soupçons de fraude visant les partis arabes, en précisant n'avoir rien reçu. Des responsables des forces de l'ordre accusent le chef du Shin Bet, David Zini, de faire traîner l'enquête sur les députés arabes.
La commission électorale a tranché dans l'autre sens. Mercredi, la commission centrale électorale, présidée par le vice-président de la Cour suprême Noam Sohlberg, a écarté toute atteinte à l'intégrité du scrutin, comme le rapporte l'AFP. Le Likoud et le Shas se sont abstenus lors de ce vote.
L'accusation d'ingérence arrive après l'échec judiciaire de l'affaire Raam. Les trois Bédouins arrêtés le jour du scrutin ont tous été libérés sans condition, et le juge Eran Tzabari a constaté que l'enquête n'avait pas progressé. Le camp du Premier ministre déplace le soupçon vers des financements étrangers, sans produire la pièce qui le fonderait.
Ce que valent réellement 56 recommandations
Ce n'est pas une majorité. Le seuil est de 61 sièges sur 120. Même additionné au Raam, le bloc qui recommande Eisenkot reste à cinq mandats de la majorité, et les recommandations ne lient personne une fois le mandat accordé.
Le vrai obstacle s'appelle la Liste arabe unie. Ses onze députés n'avaient pas annoncé mercredi s'ils recommanderaient Eisenkot ou s'abstiendraient. Un soutien extérieur au gouvernement, sans participation, suffirait à le faire vivre ; une entrée au gouvernement ferait exploser la coalition avant sa naissance.
L'opposition reste divisée sur cette question. Yaïr Lapid a déjà fermé la porte à un gouvernement d'union nationale avec Netanyahou, ce qui réduit la marge de manœuvre du futur mandataire à une arithmétique étroite, où chaque faction haredim compte double.
Herzog doit désormais arbitrer entre la logique des sièges et celle des chances. Rien ne l'oblige à confier le mandat au bloc le plus nombreux : il doit choisir le député qui a, selon lui, la meilleure probabilité de bâtir une coalition stable. C'est précisément ce qui rend le choix de Yahadout HaTorah si lourd.
La formation du gouvernement israélien entre dans sa phase la plus dangereuse. Un Premier ministre sortant qui conteste la sincérité du scrutin, un opposant qui doit composer avec des partis arabes sans les faire entrer au gouvernement, et un président qui rappelle que ces électeurs sont des citoyens. La suite se joue jeudi soir, avec le Likoud.