La lettre de Hersz-Herman Strasfogel, retrouvée enterrée à Auschwitz-Birkenau, publiée 80 ans après
La lettre de Hersz-Herman Strasfogel sort enfin de l'ombre. Ce mardi 6 octobre 2026, à 19 h, le Mémorial de la Shoah consacre une rencontre à ce document unique, publié pour la première fois en édition critique aux éditions Les Belles Lettres, sous la direction de Karen Taieb et de Géraldine Muhlmann.
L'ouvrage paraît alors que le Mémorial multiplie les travaux sur les écrits des victimes. Il raconte la trajectoire d'une lettre et l'enquête qui a permis de rendre à son auteur ce qui lui avait été pris deux fois, sa vie puis son nom.
La lettre de Hersz-Herman Strasfogel, écrite à Birkenau le 6 novembre 1944
En février 1945, deux semaines à peine après la libération du camp, un bénévole de la Croix-Rouge polonaise, Andrzej Zaorski, découvre dans les ruines d'un crématoire d'Auschwitz-Birkenau une bouteille en verre. À l'intérieur, des feuilles enroulées : une lettre écrite en français, signée « Hermann », datée du 6 novembre 1944.
L'homme s'adresse à sa femme et à leur fille Simone. Il précise avoir été déporté par le convoi parti de Drancy le 2 mars 1943. Il sait ce qui l'attend.
« Personne ne sort d'ici, tout est fini », écrit-il, comme le rappellent les archives du Mémorial de la Shoah. Ce texte est le seul témoignage laissé en français par un membre du Sonderkommando, et sa retranscription est consultable en ligne.
Ces brigades de déportés juifs, presque tous juifs, étaient chargées de vider les chambres à gaz puis de brûler les corps. La lettre est un adieu et une lettre d'amour. L'auteur y demande aussi à sa famille de prévenir des proches, en France, qu'un parent qu'il a connu à Auschwitz y est mort.
Une lettre de Hersz-Herman Strasfogel attribuée à tort pendant 75 ans
Le manuscrit original est remis à la famille le 2 mars 1948 par le ministère des Anciens Combattants. Une copie de la transcription parvient au Musée d'Auschwitz à la fin des années 1960, sans que l'auteur puisse être identifié de façon certaine.
Le texte est alors attribué à un certain Chaïm Hermann, mécanicien dentiste, lui aussi déporté par le convoi n° 49. Comme lui, Hersz Strasfogel était né à Varsovie, avait vécu à Paris et avait été déporté par le même convoi.
Tout les séparait pourtant. Chaïm Hermann, a priori, était célibataire. Hersz Strasfogel, lui, était marié et avait une fille, Simone, précisément la destinataire de la lettre. Il se faisait appeler Hermann en France, et le prénom de sa fille, déclarée Sima, avait été francisé.
Hersz Strasfogel, de Varsovie au 11e arrondissement de Paris
Né en 1895 à Varsovie, Hersz Strasfogel a vécu et travaillé dans le 11e arrondissement de Paris, précise Wikipédia. Arrêté seul au début de l'année 1943, il passe par Drancy avant d'être déporté à Auschwitz-Birkenau en mars 1943, puis affecté au Sonderkommando.
À la date où il rédige son manuscrit, il a survécu vingt mois dans cette fonction. Huit documents textuels ont été retrouvés dans la zone du crématorium III, enterrés dans l'arrière-cour du bâtiment, un espace planté d'arbres et difficile à surveiller. La lettre de Hermann est le premier d'entre eux à avoir été découvert.
L'énigme résolue en 2018 par Karen Taieb
Tout tient à un formulaire. En 2002, une femme prénommée Simone demande l'inscription de son père sur le Mur des Noms du Mémorial. Elle joint à sa demande une copie manuscrite de la lettre, sans savoir que l'Histoire l'a attribuée à un autre.
En 2018, la responsable des archives du Mémorial, Karen Taieb, qui travaillait alors sur les lettres rédigées à Birkenau, retrouve ce dossier. Elle comprend que l'auteur du texte n'est pas Chaïm Hermann, mais Hersz Strasfogel, le père de Simone. La découverte est rendue publique en 2019.
Une rencontre ce 6 octobre 2026 au Mémorial de la Shoah
Le livre, paru le 2 octobre 2026, compte 204 pages et 23 illustrations en couleurs, pour 19 euros. La rencontre du 6 octobre se tient à 19 h dans l'auditorium Edmond J. Safra, avec les deux directrices d'ouvrage, l'historien Tal Bruttmann et Béatrice et Laurent Muntlak, petits-enfants de Hersz Strasfogel.
Elle s'inscrit dans le cadre des 70 ans de la création du Mémorial du Martyr juif inconnu, devenu le Mémorial de la Shoah en 2005. Le billet coûte 5 euros, 3 euros en tarif réduit, et l'entrée est gratuite pour les étudiants et les demandeurs d'emploi. La salle ne compte que 130 places.
Pourquoi cette publication compte pour la mémoire de la Shoah
La lettre avait déjà été lue à la radio, pour la première fois, par la comédienne Liliane Rovère, dans une émission de France Culture consacrée à son histoire. Sa publication en volume change de nature. Elle donne au document un cadre critique, un apparat scientifique et une biographie d'auteur.
C'est aussi une leçon de méthode. Un nom peut disparaître pendant 75 ans, effacé par une confusion administrative, et revenir grâce à l'obstination d'une archiviste et d'une fille. À Drancy, les cahiers d'Alter Fajnzylberg avaient déjà montré ce que ces manuscrits enterrés apportent à l'histoire des camps, comme le camp de Gurs l'a fait pour l'internement français.
Pour la mémoire de la Shoah en France, la lettre de Hersz-Herman Strasfogel cesse ce mois-ci d'être un document anonyme. Elle redevient ce qu'elle a toujours été, l'adieu d'un père à sa femme et à sa fille, signé de son vrai nom.