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Antisémitisme à l'université : 350 universitaires somment les présidents de rompre le silence

2026-10-24
Antisémitisme à l'université : 350 universitaires somment les présidents de rompre le silence

La tribune a été publiée le lundi 19 octobre, mais elle a mis cinq jours à devenir un sujet national. Plus de 350 universitaires y demandent aux présidents d'établissement de rompre le silence sur l'antisémitisme à l'université, dans un texte que relaie le Times of Israël.

Le constat des signataires tient en une phrase, et il est accablant. « Depuis les massacres du 7 octobre 2023, des étudiants et des enseignants sont stigmatisés et discriminés dans les universités et les grandes écoles françaises », écrivent-ils dans Le Monde.

Leur thèse est simple et devrait être un réflexe républicain. Les mots « sioniste » et « Israël » servent désormais de substituts au mot « juif », ce qui permet de mettre à l'index des personnes sans prononcer l'insulte interdite.

Antisémitisme à l'université : ce que la tribune reproche aux présidents

Le texte ne demande pas des communiqués, il demande des actes. Les signataires réclament une réaction « rapide, explicite et publique » des dirigeants d'université face aux inscriptions, menaces et injures portées à leur connaissance.

Ils exigent aussi la suppression immédiate des tags dans les locaux et sur les sites, puis un soutien explicite aux personnes visées, afin qu'aucune d'entre elles ne reste seule face à l'intimidation.

Le volet disciplinaire est détaillé, ce qui le rend difficile à contourner. Protection fonctionnelle, enquêtes internes systématiques, procédures disciplinaires, et saisine du procureur au titre de l'article 40 du code de procédure pénale lorsque les faits le justifient.

La dernière exigence est la plus politique. Les auteurs veulent garantir un environnement où l'on enseigne et cherche sans menace, « quelles que soient les opinions politiques des personnes concernées, lesquelles relèvent de l'arène civique et non de l'arène académique ».

« Illouz sioniste, EHESS complice » : la pancarte qui a déclenché l'appel

Le cas d'école est une pancarte, apposée sur les murs de l'EHESS les 6, 7 et 8 octobre. On y lit le nom de la sociologue Eva Illouz associé au mot « sioniste », et l'établissement accusé de « complicité », rapporte le RAAR.

Le contexte de cette semaine-là n'a rien d'anodin. Ces affiches apparaissent pendant le blocage de l'école par un groupe d'étudiants, en pleine mobilisation lycéenne et étudiante, à la date anniversaire du 7 octobre.

Le Monde reprend l'épisode et en tire une comparaison que certains jugeront excessive, d'autres nécessaires. Désigner nominativement une personne sur un mur parce qu'elle est juive « rappelle tragiquement le marquage des commerces juifs par le régime nazi et par Vichy », écrivent les signataires.

Eva Illouz est une sociologue de premier plan, professeure à l'EHESS et autrice traduite dans le monde entier. Elle défend publiquement depuis des années la thèse selon laquelle l'antisionisme est devenu une forme contemporaine d'antisémitisme, ce qui la place au centre des attaques.

Du tag au cours en visioconférence, la même mécanique

La tribune ne décrit pas un climat vague, elle cite des faits précis. Un groupe WhatsApp d'étudiants de l'université Paris-Est Créteil appelant à « brûler les sionistes de la fac », et des messages antisémites accompagnés de croix gammées adressés à un maître de conférences en droit public pendant un cours en visioconférence.

Ces deux épisodes sont documentés, et notre rédaction les a couverts dès le 7 octobre. L'UEJF avait rendu publics les messages et les croix gammées dessinées en pleine visio, sur fond de blocage des campus, comme nous l'avons raconté dans cette enquête.

Ce qui change avec la tribune n'est pas le fait, mais la qualité des signataires. La dénonciation ne vient plus seulement des organisations communautaires et étudiantes juives, mais d'universitaires qui ne relèvent d'aucune de ces structures et engagent leur nom sur la qualification des actes.

Antisémitisme à l'université : le précédent Paris-VIII

Ce n'est pas la première alerte, et le précédent donne la mesure du problème. En octobre 2025, un rassemblement organisé à l'université Paris-VIII par la Fédération syndicale étudiante avait donné lieu à des propos antisémites et à un refus assumé de condamner le 7-Octobre.

La scène a été filmée et diffusée. On y entend une intervenante demander si l'auditoire condamne le 7-Octobre, et une partie de l'amphithéâtre répondre « non », selon le Times of Israël.

La réponse de l'État a existé, mais elle a pris cinq mois. Le 27 mars 2026, le ministre de l'Enseignement supérieur Philippe Baptiste a annoncé neuf recommandations issues d'un rapport de l'inspection générale, avec une commission de suivi.

Ce délai est précisément l'argument des signataires. Une procédure qui arrive après l'incident ne protège personne, et une université qui attend l'inspection générale laisse le groupe hostile occuper le terrain.

Ce que les présidents risquent désormais en cas de silence

La tribune retourne l'argument de la neutralité contre ceux qui l'invoquent. « Le silence et l'inaction ne relèveraient plus de la neutralité, mais constitueraient une défaillance de la responsabilité institutionnelle qui incombe aux dirigeants d'universités », préviennent les auteurs.

Les premiers signataires rendent la mise en cause difficile à écarter. On y trouve l'économiste Philippe Aghion, prix Nobel et professeur au Collège de France, la philosophe Monique Canto-Sperber, la sociologue Nathalie Heinich, l'historien Laurent Joly, les historiennes Annette Becker et Anne Simonin, ou encore le politologue Patrick Weil.

Le texte s'inscrit dans une séquence politique lourde. Il paraît une semaine après les violences urbaines du 17 octobre, dont notre rédaction a documenté le versant antisémite, et au moment où le gouvernement durcit son discours sur l'ordre public.

La comparaison entre les deux dossiers éclaire le propos. Dans la rue, les slogans ont été établis et les mobiles restent à démontrer. Sur les campus, c'est l'inverse : les mots sont écrits, signés, et les institutions refusent encore parfois de les qualifier.

Antisémitisme à l'université : la qualification est le vrai combat

Tout le dossier tourne autour d'un mot, et c'est pour cela qu'il est difficile. Tant que « sioniste » reste un qualificatif politique ordinaire, une pancarte contre une chercheuse juive demeure une opinion. Dès qu'il est reconnu comme un substitut de « juif », elle devient une injure et un ciblage.

Les signataires demandent aux présidents de trancher cette question, pas de la commenter. « Lorsqu'une personne est visée parce qu'elle est juive ou supposée telle, l'antisémitisme qui la frappe doit être qualifié sans détour ni euphémisme », écrivent-ils.

C'est une rupture avec la pratique française du signalement prudent. Les établissements ont longtemps préféré la saisine de la justice sans qualification publique, au nom de la sérénité des débats, ce qui a laissé les victimes seules avec le récit de leurs agresseurs.

La balle est désormais dans le camp des présidences d'université. Elles ont reçu un texte signé par des chercheurs dont la légitimité académique est difficile à contester, et elles devront expliquer, une par une, ce qu'elles ont fait depuis le 7 octobre 2023.

L'antisémitisme à l'université ne se réglera pas par une tribune. Mais une tribune peut produire ce qui manquait jusqu'ici : une liste de noms respectés qui refuse de laisser le sujet aux seuls responsables communautaires, et qui exige des institutions qu'elles assument leur propre vocabulaire.