Mort d'Arlette Testyler : avec elle s'éteint une voix de la résistance de la mémoire
La mort d'Arlette Testyler, le vendredi 12 juin 2026 à Paris, à l'âge de 93 ans, est bien plus qu'une disparition. C'est une page de l'histoire de France qui se tourne, et une voix essentielle du souvenir qui s'éteint. Rescapée de la rafle du Vélodrome d'Hiver, présidente de l'Union des déportés d'Auschwitz, cette femme a consacré son existence à raconter l'indicible. Avec elle, c'est une génération de témoins qui s'efface, au moment précis où la mémoire de la Shoah est de plus en plus contestée.
Une enfance brisée par la rafle du Vel' d'Hiv
Née Arlette Reiman le 30 mars 1933 à Paris, dans le 12e arrondissement, elle grandit dans une famille juive polonaise profondément attachée à la France. Son père, Abraham Reiman, s'était engagé volontaire dans l'armée française en 1939. Pourtant, en mai 1941, il est arrêté lors de la rafle dite « du billet vert », interné au camp de Pithiviers, puis déporté à Auschwitz-Birkenau par le convoi n°4 du 25 juin 1942, où il est assassiné.
Le 16 juillet 1942, la police française frappe à la porte du 114, rue du Temple. Arlette, sa mère Malka et sa sœur aînée Madeleine sont arrêtées. Comme plus de 13 000 Juifs, elles sont d'abord parquées au Vélodrome d'Hiver, dans des conditions inhumaines, avant d'être transférées au camp de Beaune-la-Rolande. C'est de là, par une audace incroyable, que les trois femmes parviendront à s'évader. Malka prétexte devoir récupérer du matériel de confection pour l'effort de guerre allemand ; elles quittent le train en route pour Paris.
Après cette évasion, Arlette et Madeleine sont cachées à Vendôme, dans le Loir-et-Cher, par Jeanne et Jean Philippeau, un couple d'artisans-savetiers. « Je suis née une deuxième fois à Vendôme », aimait-elle répéter. Ce couple, reconnu Juste parmi les Nations en 2025, lui a offert ce que la France officielle lui avait refusé : la vie.
Une vie entière à transmettre
À la Libération, la famille est dévastée. Malka, comprenant qu'Abraham ne reviendra pas, se laisse mourir de chagrin. Arlette et Madeleine deviennent orphelines de guerre. Pourtant, cette petite fille du Vel' d'Hiv ne se laisse pas abattre. Elle devient expert-comptable, épouse Charles Testyler en 1952, ancien déporté polonais, et fonde une famille.
Mais sa véritable mission commence dans les années 1990. Avec Charles, elle crée l'association Mémoire et Vigilance des lycéens. Pendant plus de trente ans, elle se rend dans les écoles, les lieux de mémoire et les cérémonies pour raconter. Son livre Les Enfants aussi !, publié en 2010, puis J'avais 9 ans quand ils nous ont raflées, paru en 2024, témoignent d'une exigence intacte : ne jamais laisser l'oubli l'emporter.
En 2023, elle devient vice-présidente de l'Union des déportés d'Auschwitz, puis présidente en 2024. En septembre 2025, elle est faite officier de la Légion d'honneur par la ministre Patricia Miralles. Ces distinctions ne l'ont jamais détournée de son combat principal : transmettre aux jeunes générations l'exigence du souvenir.
Un dernier combat : la mémoire comme ligne de résistance
Jusqu'à ses derniers mois, Arlette Testyler était lucide sur la menace. Elle dénonçait la montée de l'antisémitisme en France et en Europe, et le silence de trop d'institutions face à ce fléau. En 2025, elle s'était violemment indignée de voir la mairie de Vendôme vouloir reporter l'hommage aux époux Philippeau, « effrayée par le contexte géopolitique international ». L'hommage avait finalement lieu.
Cette séquence en dit long sur le tempérament d'Arlette Testyler : intransigeante, courageuse, fidèle. Elle savait que la mémoire n'est pas une posture. C'est une ligne de résistance. « Désormais, la mémoire est une ligne de résistance… la vague remonte, en particulier en Europe », avait-elle prévenu.
Ce que nous perdons avec elle
Avec la disparition d'Arlette Testyler, la France perd une voix authentique, une voix qui avait vécu l'horreur et qui avait choisi de la transformer en parole. Le président du Fonds social juif unifié (FSJU), Ariel Goldman, a salué « une passeuse infatigable de vérité, de courage et d'humanité ». Le Mémorial de la Shoah a rendu hommage à « une figure majeure de la mémoire de la Shoah, dont la chaleur et la force de caractère touchaient tous ceux qui l'ont connue ».
Mais au-delà de l'émotion, son décès pose une question politique. Que devient une nation qui voit s'éteindre ses derniers témoins, alors même que la négation, la banalisation et l'antisionisme déguisé en antiracisme gagnent du terrain ? L'œuvre d'Arlette Testyler ne s'arrête pas à sa mort. Elle nous oblige : chaque citoyen français doit désormais devenir, à sa façon, un passeur de mémoire.
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